lundi 22 avril 2024

Algérie.

Deux témoignages.

Celle qu'on appelle maintenant la guerre d'Algérie, «les évènements» comme on disait à l'époque, a été vécue par quelques-uns de nos adhérents. Cette guerre a eu deux visages: un aspect répressif contre ceux qui prirent les armes contre la France, encore qu'il ne soit pas erronné, mais politiquement incorrect, d'affirmer que ces rebelles prirent surtout les armes contre les populations civiles d'Algérie. Dans les horreurs commises, ces crimes n'ont rien à envier au 7 octobre 2023 en Israël, en particulier les massacres du 20 août 1955 dans le Constantinois, dont un de nos deux membres qui raconte sa guerre d'Algérie fut le témoin horrifié. On parlait alors «d'opérations de maintien de l'ordre.» 

L'autre aspect de cette guerre, à laquelle l'histoire contemporaine semble moins s'intéresser, est caractérisé par les actions humanitaires de l'armée française au profit des populations rurales autochtones d'Algérie. On appelait ces actions: «la pacification» qui revêtait un triple volet: social avec des assistantes sociales, médicale avec médecins et infirmiers, éducative avec des appelés enseigants.

Raymond Lindemann, engagé volontaire, a vécu la lutte acharnée, sans merci, contre la rebellion. Marc Wallerand, appelé du contingent, raconte sa guerre dans son livre: «Ma Guerre en Kabylie», un vécu bien différent du témoignage de Raymond Lindemann. Raymond et Marc étaient donc voisins, si l'on peut dire, et auraient pu se rencontrer quelque part en Kabylie. L'un a surtout combattu, l'autre, même s'il a participé au maintien de l'ordre, comme la plupart des appelés, a surtout fait de la pacification.

Les deux témoignages, de nos deux anciens, reflètent donc parfaitement ce que fut la guerre d'Algérie pour l'armée française: lutte contre des terroristes sans pitié, action humanitaire au profit des populations autochtones.

Le témoignage de Raymond Lindemann reprend après son retour de captivité.

Quelques jours à Marseille, où j’embarque pour Ajaccio en permission de fin de campagne, séjour en famille, et à l’hôpital.

Toutes bonnes choses ayant une fin, le 11 février 1955 je rejoins Marseille puis Bayonne nouvelle implantation de la 1ère 1/2 Brigade Coloniale de Commando Parachutistes, puis ce sera Mont-de-Marsan où le 3ème BCCP est en formation, avec un fort pourcentage d’appelés. L’accueil de certains Officiers et S/Officiers n’a pas été celui espéré. On nous a fait connaître « …que l’Armée n’avait plus besoin de chair à canon.. mais de techniciens spécialistes et autres… » Nos conditions n’étaient pas favorables, tout était fait pour nous rabaisser. Je me suis trouvé désigné pourvoyeur d’un jeune appelé tireur au FM… Ce traitement avait pour effet de remplir les salles de police. C’est là qu’un matin, un nouveau Commandant se fera présenter « les punis », leurs antécédents ; je suis du lot. Il s’agit du Commandant LENOIR futur Chef du 3ème BCCP. La punition terminée, nous sommes désignés d’office, au peloton d’élèves gradés et retrouvons des fonctions au sein de l’unité, plus compatibles avec notre ancienneté. Je souscris un rengagement  de 4 ans, dans l’espoir d’une affectation au 4ème BCCP en garnison à Dakar.

Espoir déçu, les évènements d’Algérie mettent en alerte le bataillon. Celui-ci est renforcé par de nouveaux appelés récemment brevetés Para - environ 50% de l’effectif - pour former une 4ème Cie. Entraînement intensif, manœuvres diverses, notamment une semaine à La Courtine. Je suis affecté à la 3ème compagnie.

Le 14 juillet, défilé à Paris sous commandement du Lieutenant-Colonel BIGEARD. 

De retour à Mont-de-Marsan, les permissions terminées, le bataillon est dirigé sur Marseille au camp de Ste Marthe.

Le 7 août embarquement sur « le Kerouan » direction l’Afrique du Nord; nous débarquons à Alger le 8, pour rejoindre notre lieu d’activité à Constantine. Les compagnies sont dispersées, la 3ème est installée à Ouled-Rhamoune, à une vingtaine de kilomètres de Constantine. 

Le bataillon est commandé par le Commandant LENOIR, la 3ème compagnie par le Capitaine WOLKEMANN, mon chef de section est le Lieutenant FLAMANT, mon chef de groupe le Sergent GREGORY. Je fais partie de l’équipe voltige. Notre travail consiste à de petites opérations locales en protection de groupe de fermes où nous logeons, et prenons la mesure du terrain à parcourir. Pas d’accrochage, quelques tirs sporadiques, quelques arbres fruitiers abattus, enfin presque du repos.

A partir du 18 août, le bataillon au complet est en alerte aux environs de Constantine. Le 20 en alerte, transport en camions vers Philippeville, où un massacre de civils vient d’avoir lieu. Notre mission est de bloquer les sorties de la ville, et contrôler les fuyards. Beaucoup d’arrestations, de suspects, puis prise de position dans certains quartiers. Les combats ont été menés par  le 2/1RCP et le 3ème REP. Nous ne pouvons que constater avec dégoût le travail des assassins du FLN sur les enfants et les femmes. Une section du Bataillon est héliportée sur El-Halia village proche. Leurs découvertes seront à la hauteur de la folle sauvagerie des assassins. Suite à ce tragique épisode, après avoir sécurisé la zone, nous repartons en opération du 22 au 28 août dans les Nemencha à Hel-Mezzia où la 1ère et la 3ème Cie accrochent, et engagent le combat. Bilan : une vingtaine de HLL tués, 17 armes récupérées. Je gagne ma première citation.

Les mois suivants se passent à crapahuter dans le djebel avec quelques petits résultats et beaucoup de fatigue.

Le 1er novembre 1955, le 3ème BPC devient le 3ème RPC sous le commandement du Lieutenant-Colonel BIGEARD. Le Commandant LENOIR, Adjoint. Le rythme des opérations s’intensifie. Durant l’année 1955, nous opérons dans le massif de l’Edough, puis dans le secteur de Mascara où nous éliminons une dizaine de HLL et ferons une importante saisie d’armes. L’aspirant Guy CADOT de la 3ème Cie, mon chef de section par intérim est tué.

Je suis nommé Caporal et Chef d’équipe voltige le 12 février 1956; à cette date nous sommes en Kabylie avec de gros accrochages, puis au Sud de Oued-Seddour sont éliminés une quarantaine de HLL et 12O armes sont prises. 

Dans le Djebel Ifri en Kabylie - première OP héliportée - de bons résultats sur plusieurs accrochages. De mars à mai OP dans la région de Duvivier secteur de Bône, notamment du 8 au 13 mars interception à l’aide d’hélicos, de déserteurs du 3ème RTA où après de durs combats 130 HLL et Tirailleurs Algériens sont tués, 15 Tirailleurs déserteurs fait prisonniers, toutes les armes sont récupérées. Les OP avec accrochages se suivent, Constantinois, Souk-Ahras, Djebel Menchoura au Nord de Guelma, Oued Boubou en frontière Tunisienne.

Début Juin à Djedida Nemencha, avec un renfort de la 2ème Cie du 1er BEP, accrochage avec une katiba d’environ 200 HLL; Ils subissent de lourdes pertes. Chez nous 2 Paras tués, 16 blessés. J’obtiens là, ma deuxième citation le 9 juin 1956. Le 5 août, le 3ème RPC est de retour à Bône après 3 mois de marches, de combats sous un soleil de plomb, souvent des nuits glaciales, dans des paysages d’apocalypse. Le ravitaillement en eau, nourriture et munitions est acheminé par hélico.

Le bilan du 3ème RPC est d’environ 160 HLL tués, 90 armes récupérées. Les pertes du régiment sont de 12 Paras tués, 48 blessés dont le LT Colonel BIGEARD.  Après cette période, nous serons de repos à la COTOCOP de Bône.

Durant cette période, le Lt Colonel BIGEARD va être victime d’un attentat, alors qu’il effectue son habituel footing matinal sur les quais de Bône. Un HLL caché vraisemblablement derrière des conteneurs, l’attendait  pour tirer une rafale à bout portant, occasionnant de graves blessures. Les consignes seront de ne pas agir en représailles; malgré cela, quelques « dérapages » ont eu lieu.

Depuis le mois de juillet, nous faisons partie de la 10ème division Parachutiste avec les 1ER et 2ème RPC, le 1er REP, le 2/1RCP. Septembre: Sous les ordres du Commandant LENOIR, nous rejoignons Zeralda, où se regroupe une partie de la 10ème DP, pour préparer l’opération sur l’Egypte. Le mois passe en formation, réception des nouveaux, habillement. Nous recevons le nouvel équipement, tenue sable y compris la casquette BIGEARD. Quelques petites OP de secteur pour garder le rythme…

Début Octobre, à Dely-Ibrahim, un saut en parachute niveau régiment est prévu en répétition de ce qui nous attend. Pour moi, ce sera le dernier saut, une mauvaise ouverture, un arrivage au sol en très mauvaise position : fracture de la 3ème lombaire. Inapte aux troupes aéroportées et malgré de longs traitements, je suis remis à la vie civile. Je quitte le service actif en décembre 1958, pensionné à 35 % et une retraite proportionnelle à mon temps de service.

Le témoignage de Marc Wallerand

Extraits de son livre: «Ma Guerre en Kabylie».

Disponible chez l'auteur.

Eclaireur de pointe.

La vigilance ne cesse. De Tamazirt nous partîmes presque tous à la conquête de Michelet près de la grande chaîne de montagne du Djurdjura, en quatre camions. Patrouille de jour aux abords de la ville, en file indienne, espacés de vingt mètres environ. Nous fouillâmes un peu les villages si faibles en population et, me voilà dans une cour accompagné d’un harki. Trois femmes étaient à la porte de leur maison. J’en regardais une qui était si belle que je crus voir une star ou la sainte vierge de Lourdes avec des yeux bleus et de longs cheveux noirs. On se regarde et puis salut à plus tard peut-être ! Les femmes kabyles sont vraiment très belles ! Nous repartîmes mais je suis le premier avec mon pistolet mitrailleur et me voilà éclaireur de pointe. E suis bizarrement content d’occuper cette place, fier de moi, comptez sur moi pour avancer tranquilles. Pas pour longtemps cependant, au fur et à mesure du passage des gros cailloux du chemin, des buissons à répétition, ma réflexion s’installe puis ma responsabilité et enfin la peur de me faire mitrailler après un virage de ce petit chemin ou un sacré buisson. Alors, tout de même une petite heure après, je bifurque vers la gauche pour prendre un autre chemin; j descends versl'oued quelques mètres pour laisser le second passer devant moi. C'était un harki fonceur et habitué, Hocine. J'étais enfin plus rassuré de remonter  et de reprendre la seconde place. Notre intervalle était d edix à quinze mètres. Tout de même, j'étais infirmier, on avait besoin de moi et c'est plutôt absurde que je sois en première ligne. C'est le lieutenant monsieur Kerenneur qui m'avait placé en première ligne de pointe. Moi je suis pacifique au mieux le matin en allant avec mes médicaments soigner les Kabyles.

Le balcon.

Une patrouille de nuit me fit peur. Nous étions 9 sur le chemin qui borde la route nationale, en pleine nuit, avec l’éclaireur de pointe, un harki qui n’avait jamais peur, celui-là. Il fallait chacun son tour faire un bond pour traverser la rote et se poster de suite derrière un mur. J’étais l’avant - dernier à passer. Me voilà tout à coup au pied de ce petit mur de fermette maison. J’étais à côté du brigadier et j’avais entendu des craquements sur un balcon de maison ! Donc éventuellement un fellouz  à plat ventre derrière sa murette. La lune hélas m’éclairait parfaitement bien. J’attendais que mes copains à l’avant se dispersèrent pour avancer mais voilà  que j’entendis d’un balcon en bois,  des craquements régulier,  des pas lents d’une personne. Mon regard se porta à 10 mètres sur ce balcon du premier étage, je voyais comme un linge blanc défiler lentement entre les barreaux en bois.  Le craquement s’arrêta deux fois. J’étais tout recroquevillé derrière ce mur et ne pensais  qu’à riposter en lâchant  les deux doigts de la fenêtre d’éjection du PM (Mat 49), culasse ouverte. Le fusil mitrailleur AA52 est venu tardivement dans notre  corporation. Si rebelle y avait eu, il m’aurait vite arrosé. Je maudissais la lune trop éclairante, la peur me prit, la minute d’attente avait suffi amplement, je courais tout à coup sous ce balcon de planches sachant qu’il fallait voir sans être vu. Plus de pas. Je m’éloignais vers le bas de cette maison, en progressant par bonds vers les arbres pour rejoindre mon chef pas loin. Je lui  ai raconté, le reproche me fut fait, il fallait tirer. C’est vrai,  ce n’est pas la peine de voir la tête pour tirer, le corps aurait suffi mais un balcon n’est pas ici une cache. Ce sergent-chef était bien sympathique, il m’aurait voulu comme adjoint.  Mais impossible, j’appartenais à la section la section  autorité ayant besoin d’un infirmier et j’étais en plus le moniteur de sport et préposé à l’armurerie durant les deux mois d’Iril N’Tiguemounine où j’étais.

 

Le PM dessous.

Un caporal vint me voir un matin dans ma chambre de cantonnement, et me dit :

« dis donc hier matin au village tu as serré la main à des kabyles

- Oui

- Et bien le type du milieu avec sa djellaba blanche, il avait un PM dessous … Ouai !

- Sans blague ! Et alors ?

- Il n’est plus là, tu parles. Il faisait sa patrouille et il ne reviendra plus ! »

Je tressaillis mais je retournai au village comme d’habitude, chaque matin avec un harki, tête haute, un peu crispé sur ma droite en pensant à riposter avec le PM ou faire un bond vers un abri.

Et puis voilà, mais non rien, je suis toubib comme me disent les harkis, je suis un appelé et suis aimable et respectueux et je suis un homme « en or », j’ai quelques médicaments dans les poches, je les donne si besoin il y a, avec beaucoup de parcimonie bien sûr, il faut que je vois à ce qu’ils soient absorbés ; Ils sont dans une boite et dans mes poches de poitrine et des deux côtés de mon pantalon.  On ne m’a jamais appelé brancardier. En plus du porte-grenades à trois compartiments ficelé autour  de ma jambe gauche, a jambe droite est réservée pour le poignard, ma poche de poitrine gauche est plutôt réservée pour mes deux chargeurs  du pistolet  mitrailleur lorsque je suis en patrouille aux heures de fin de journée…

 Le matin j’avais deux programmes que le lieutenant laissait à mon libre arbitre. Outre ma spécialité d’enseigner le combat rapproché, c’était de soigner les gens. J’avais trente minutes d’exercice physique à faire  avec une quarantaine de  harkis dans la ferme ; un interprète (khodja) harki m’aidait. Après l’échauffement, c’était bien souvent des mots répétés tels que : coup de pied de pointe, parade, riposte, revenez ! etc…

Vers 9h30, j’allais dans le village avec un ou plus souvent deux harkis pour faire le toubib. La plupart du temps, c’était écouter les femmes expliquer leurs petits maux, boire un petit café (on ne se refuse rien). Leur santé était quelque chose comme excellente. Les piqures avec seringue hypodermique 5 CC ml,  à embout métal, s’effectuaient dans le local par le sergent-chef infirmier avec moi. J’avais dans ma boite  surtout Vitascorbal, sulfanilamide. En patrouille, j’emportais des pansements. Pour le crapahut je n’avais pas d’eau oxygénée mais de la teinture d’iode en petite bouteille et du mercurochrome en pommade ; j’avais même deux ampoules de morphine que le capitaine  médecin du bataillon m’avait confiées. C’est sûr que c’est un produit rare et cher ; à s’en servir exceptionnellement…

En supplément à ces témoignages,
une affection fréquente dans la population autochtone: la «koulchite»

Marc Wallerand nous précise que: «Leur santé était quelque chose comme excellente.»

Dans le bulletin n° 123 de décembre 2023 de «Ceux du Pharo» un ancien médecin militaire raconte ses souvenirs d'Algérie. Dans son témoignage passionnant et illustré de nombreuses anecdotes savoureuses, on peut lire notamment:

«Aidé d’un assistant arabe ou kabyle, selon le dialecte usité, le médecin tentait de faire le tri des vraies pathologies parmi les nombreux patients qui présentaient une koulchite (de l’arabe rani mreda koulchite : j’ai mal partout).»

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